Après avoir été sur le podium de la longévité en première division, le SECB descend de son piédestal et rejoint le championnat de deuxième division. Pour les supporters, c’est un coup de massue dont ils se remettront assez vite : la motivation renaît avec la perspective enfiévrée d’une nouvelle accession. Pour les observateurs, la D2 c’est ce qu’on appelle communément le purgatoire. Dans le cas de Bastia, l’image illustre parfaitement ce passage de funambule sur un fil ténu où l’équilibre, d’une extrême fragilité, peut rompre à tout moment pour faire basculer vers le paradis ou l’enfer. Le Sporting va caresser le premier et plonger dans le second…

De la saison 85/86 à la saison 93/94, Bastia va naviguer dans les eaux troubles de la deuxième division avec, successivement, trois hommes à la barre : Roland Gransart le serein, René Exbrayat le combatif et Léonce Lavagne le téméraire. Dans une approche différente, ces capitaines aux tempéraments diamétralement opposés vont, chacun dans son style, préparer l’équipe bastiaise au renflouement vers les rives de l’élite.
Au fil des saisons, le navire corse va avoir le vent en poupe ou combler des voies d’eau. Ainsi, dès la première saison, le SECB flirte avec la remontée : 65 buts inscrits (mais 50 encaissés !) avec pour meilleur buteur du groupe, N’Gouette. Mais la cinquième place n’est pas suffisante, ni même la huitième, la cinquième et les deux sixièmes qui suivent. Les plus vifs regrets sont nourris lors de la saison 90/91 : le Sporting s’essouffle en fin de parcours et, après avoir longtemps mené le bal, rate l’accession dans la dernière ligne droite. Même en athlétisme, on a l’habitude de dire que la quatrième place est la plus frustrante.

Ce n’est qu’à la faveur de la huitième saison de « purgatoire » que Bastia, qui évolue dans la première poule unique de D2, parvient à ses fins et gravit enfin l’ultime marche qui mène à l’élite grâce à une remarquable troisième place, dans la roue de Nice et Rennes.
Dans les coulisses, les présidents se succèdent parfois à la vitesse des comètes. En laissant, comme traînes, des nébuleuses d’espoir ou de désillusion. Deux d’entre eux vont pourtant marquer l’histoire du club. Le premier est Jean-François Filippi. C’est sous sa direction que les ambitions sportives prennent vraiment corps et il va donner les impulsions nécessaires à un retour à l’élite.
Le deuxième, Pierre Fantoni, s’est singularisé sur le plan financier. Et son intervention avec la complicité de l’avocat maire de Valenciennes Me Borloo, va permettre d’un simple trait de plume d’effacer la dette endémique qui lestait dangereusement le club depuis deux décennies. Ces prémices des années 90 constituaient une première prise de conscience des difficultés de trésorerie au sein des clubs professionnels et une sérieuse menace de disparition pesait sur le stade de Furiani. Il aura fallu un dribble juridique dans un mouchoir (pompeusement appelé convention de dévolution) pour éponger plus de douze millions de francs lourds et sauver ainsi un club voué aux gémonies par le pouvoir du football français. Le SECB a vu s’évanouir son « Etoile » en même temps que ses créanciers.

Jules Renard écrivait que le bonheur, c’était un peu le silence du malheur. Le Sporting a distillé du bonheur par brassées de saisons. Mais il suffira d’une petite poignée de secondes pour installer dans un stade devenu mythique le silence et le malheur. La plaie du 5 mai 1992 ne se refermera jamais. Ce soir-là, l’excitation est à son comble. Bastia sort des brumes anonymes de la deuxième division pour recevoir un grand du championnat de France, l’Olympique de Marseille. La qualité de l’adversaire et la magie de la Coupe créent un engouement hors du commun et toute la Corse du football, embrasée par l’événement, ne veut pas rater une miette de la prestigieuse affiche.
Brutalement, le rêve s’effondre avec la tribune Nord érigée à la hâte pour satisfaire le plus grand nombre. Le bilan est horrible : dix-sept morts et plus de deux mille blessés. Le destin est d’autant plus cruel que sa faux frappe au moment où la joie était la plus intense, à quelques minutes du coup d’envoi.
Après avoir été la fierté de tout un Peuple, Furiani était devenu la honte du monde. On a tout dit de cette tragédie. La justice a situé les responsabilités. Mais les seuls murs du Palais ne suffiront jamais à circonscrire l’immense douleur des familles. On n’oubliera jamais cette nuit festive qui a sombré dans le fer, les larmes et le sang. Ce soir-là, le stade désarticulé renvoyait à lui seul l’image d’une Corse sous-développée au niveau de ses équipements et infrastructures. Comment avait-on pu, avec du recul, imaginer qu’un club qui évoluait depuis un quart de siècle dans l’univers du football professionnel pouvait continuer à se produire dans une enceinte sportive qu’une majorité de clubs étrangers auraient repoussé comme simple terrain d’entraînement !
L’orgueil du miracle permanent a fait long feu. Au delà des faits et méfaits du 5 mai, la responsabilité est collective. Si Bastia avait été doté d’un stade digne de son statut et de ses performances sportives, jamais cette nuit aurait été maudite. La prise de conscience est venue trop tard. Dans l’urgence de l’émoi et de l’indignation, les élus ont fait de grandes promesses. Le souvenir est toujours très présent mais les plus belles résolutions n’ont pas de mémoire. La preuve ? Onze ans après, la reconstruction de Furiani n’est pas terminée…

Au lendemain de la catastrophe, les supporters parmi lesquels des blessés en convalescence, vont se mobiliser pour que leur club ne soit pas rayé de la carte du football. La Corse a si peu de sujets sur lesquels elle peut épancher sa fierté !
Doucement, le site va renaître de ses cendres sous la houlette du District de Bastia qui devient propriétaire des installations. Sur le terrain, on fait bloc. On sait que l’on doit s’exiler, jouer à Ajaccio puis à Aix-en-Provence. Joueurs, supporters et encadrement consentent des sacrifices pour que le club renoue avec un semblant de vie. La foi et le courage de chacun auront raison d’une disparition programmée.
Le dimanche 4 avril 1993 est une autre date historique. Moins d’un an après la tragédie, le SCB retrouve le stade de Furiani dans la tenue du souvenir, celle du deuil. Sous les yeux de Noël Le Graët, président de la Ligue nationale de football, Bastia bat Nancy 3 buts à 0.
Le capitaine Antoine Di Fraya et les siens dédient ce retour gagnant « à tous ceux qui souffrent ». Après le coup de sifflet final, les joueurs effectuent un tour d’honneur sous les acclamations d’un public étriqué dans une enceinte provisoire.
Malgré un ciel presque aussi noir que le maillot qu’ils arborent, malgré cette atmosphère oppressante qui leste les poitrines d’une chape de plomb, malgré l’ombre de la tribune maudite engloutie dans les mémoires, malgré une minute de silence qui a noué les gorges et mouillé les regards, malgré les fleurs du souvenir éparpillées sur le terre-plein de la douleur, Furiani avait ressuscité. Le jour des Rameaux.
Un an plus tard, toujours face à Nancy, Bastia gagne et retrouve officiellement l’élite. Furiani avait reconquis un précieux privilège, celui de pouvoir à nouveau chavirer de bonheur..